Quand la sociologie électorale devient une arme politique

Publié le par po.salles

Cet article très intéressant issu du blog de Rémi Leroux nous indique que le savoir issu des sciences sociales n'est pas destiné qu'à irriguer les débats théorique au sein de petits groupes académiques, mais peut également constituer une arme pratique dans la compétition politique. Certes, ici, il est tout à fait probable que les politiques publiques foncières déployées par la municipalité marseillaise ne s'appuient pas sur une expertise électorale de grande facture. scientifique. Néanmoins il existe un logique d'action et de réflexion qui, a contrario, semble plus rare à gauche.

 

En effet pendant longtemps la gauche a soit été passive face aux transformations socio-démographiques qui ont agité la région, soit s'est contentée de penser que la progression de la périurbanisation ou l'installation de nouvelles populations pouvait être encadrée par les réseaux partisans traditionnels sans que cela ne nuise à terme à la pérénité électorale du PS ou du PC. Ce raisonnement trouve malheureusement ses limites: il existe en Provence une corrélation claire entre la poussée du vote en faveur de la droite traditionnelle et de l'extrême droite, et la progression de la périurbanisation.

 

Comme mentionné dans l'article, le déclin progressif de la maison Masse dans les quartiers Est de Marseille prouve qu'aussi puissants et légitimes soient les réseaux d'implantation politique sur ce territoire, les transformations sociologiques qu'il a connues en modifient structurellement l'orientation électorale. Il serait ainsi souhaitable que la gauche provençale prenne la mesure de ces évolutions de fond, mesure ses impacts au delà de la stabilité apparente que l'on peut constater dans les Bouches du Rhône lors des élections locales (cf billet précédent),  propose un projet volontariste d'aménagement du territoire invitant à autre chose que le laisser faire généralisé qui encourage  principalement l'étalement urbain.

 

 

 A Marseille, la droite brade les bastides pour poursuivre sa reconquête électorale des quartiers Est


Depuis une dizaine d’années, la municipalité dilapide le patrimoine des bastides dans les quartiers Est et Nord de la ville. L’objectif est double: satisfaire l’appétit des promoteurs immobiliers et lotir pour conquérir des arrondissements qui jusqu’ici votaient à gauche.  

 

150 000 euros une bastide du XIXe

 

Il y a deux ans dans dans Marseille l’Hebdo, j’avais raconté l’histoire de la bastide Magnan, une vieille bâtisse située dans le quartier des Olives, 13e arrondissement, que la Ville de Marseille avait cédée quelques années plus tôt à une filiale du groupe immobilier George V avec ses 10 hectares de terrain.

Or, tout juste un an plus tard, le promoteur en question avait revendu la bâtisse à un marchand de biens au prix incroyable de… 150 000 euros ! 150 000 euros pour une bastide marseillaise du XIXe siècle, à l’époque le prix d’un T3 à rénover dans l’hyper-centre…

Depuis, bien évidemment, les lotissements ont fleuri sur les 10 ha de la campagne Magnan. Comme ils ont poussé, ailleurs, en nombre, dans tout le 13e arrondissement.

Et vont encore pousser dans les mois qui viennent. Car, en décembre 2009, rebelote. En conseil municipal de Marseille, une délibération invite les élus à confirmer la vente par la Ville de Marseille d’un terrain avec sa bâtisse datant du XIXe au promoteur Kaufman & Broad. Même secteur: les Olives, au bout du chemin de la Ribassière, pas très loin de la campagne Magnan.

 

Des terrains destinés à l’origine à la réalisation d’équipements sociaux

 

Au menu du programme de K&B: la construction de 93 logements de deux ou trois étages « tout en maintenant la partie boisée de la propriété » (1). Le terrain et la bastide appartenaient à la Ville depuis 1985, année où elle l’a « acquis gratuitement auprès de la SCI du Domaine de l’Oliveraie ». A l’époque cependant, il était prévu de réaliser sur le site non pas des logements mais « des équipements sociaux et des espaces verts dans le cadre de la ZAC des Olives ».

Vingt-cinq ans plus tard, les belles intentions de la municipalité Defferre sont donc passées à la trappe. La ZAC en question ayant depuis été « supprimée », la Ville a donc eu les coudées franches pour, là encore, revendre à un promoteur.

Mais le dossier n’est pas passé complètement inaperçu, notamment à cause du prix de vente de l’ensemble à K&B, un prix inférieur de 300 000 euros au prix fixé par les Domaines ! Une différence que n’a pas manqué de relever le conseiller municipal PS Stéphane Mari, élu dans les 13e et 14e arr. :

"Je ne comprends pas ce qui justifie la différence entre le prix estimé par les Domaines, 2 millions d’euros, et le prix de vente par la ville de 1,7 millions."

A l’époque, l’équipe municipale a peiné à justifier une telle différence, comme cela a été relaté dans La Marseillaise. Jean-Claude Gaudin, en tête:

"Nous cherchons par tous les moyens à trouver de l’argent pour la commune.

 

« A ce prix-là, ce n’est pas vraiment du social »

 

Suivi de près par son adjointe déléguée aux droits des sols, Danielle Servant:

"La baisse du prix est due à la présence d’un locataire d’une part, et à l’intérêt social du projet d’autre part."

Décryptage de La Marseillaise: cet « intérêt social » tient au « 25% de logements destinés à la vente à des primo-accédants accessibles au Pass Foncier au prix plafond de 2 750 euros ». Un argument qui n’a pas vraiment convaincu l’élu socialiste qui relève qu’à ce prix-là, « ce n’est pas franchement du social » et que si la Ville avait l’intention de vendre, « pourquoi avoir renouvelé la convention avec le locataire ? »

Une convention renouvelée le 1er septembre 2009 !

Et Stéphane Mari de relever que « le secteur des Olives comme celui de la Croix-Rouge a été soumis ces treize dernières années à une importante urbanisation »:

"Aucun espace vert ni aucun équipement socioculturel n’est présent aux Olives. Il n’est donc pas souhaitable de laisser urbaniser cette parcelle municipale alors que les besoins collectifs sont immenses."

Des arguments qui n’ont pas ému la Ville de Marseille, qui aura donc préféré choyer K&B… Comme elle l’avait fait quelques années plus tôt avec Georges V du côté de la bastide Magnan.

 

Des fiefs traditionnels de la gauche marseillaise

 

Depuis longtemps, la municipalité  Gaudin a compris l’intérêt politique que représentaient pour elle les arrondissements de l’Est et du Nord de la ville. 13e, 14e, 15e… autant de fiefs de la gauche marseillaise, de la famille Masse à celle des Andrieux.

Ayant perdu, aux dernières élections municipales, les 1er et 7e arrondissements au profit du PS, l’UMP n’a plus vraiment le choix : conserver la mairie en 2014 passera par une victoire quasi impérative dans l’une des deux circonscriptions de la ville détenues par la gauche dans les quartiers Nord et Est.

Or, cette conquête passe précisément par une politique immobilière agressive. Lotir, lotir et modifier progressivement la sociologie de l’électorat en installant une population nouvelle, généralement composée de petits propriétaires.

Entre 2002 et 2007, cette circonscription a enregistré 10543 nouveaux inscrits sur les listes électorales ! Dans le seul secteur de la bastide Magnan, un bureau de vote a dû être créé entre les deux échéances législatives pour "absorber" ces nouveaux habitants. Les résultats électoraux ont confirmé une rééquilibrage du vote quand il ne s’agissait pas d’une franche bascule à droite…

Cette lente recomposition sociologique est donc en marche et elle s’est notamment traduite par la victoire de la candidate UMP Valérie Boyer dans cette 8e circonscription aux dernières élections législatives de 2008. Une circonscription qui était pourtant le fief historique de la famille Masse (PS) !

André Donzel, sociologue, avait confirmé les liens entre fièvre immobilière et conquête politique:

"Comme le niveau de vie va souvent de paire avec la détention d’un patrimoine immobilier, les options électorales sont aussi étroitement liées au statut d’occupation du logement: les quartiers de propriétaires votent très majoritairement à droite." (2)

Or, quels types de logements ont été construits sur les dix hectares de la campagne Magnan et s’apprêtent à l’être sur le terrain de la bastide du chemin de la Ribassière ? Du type qui permettra de répondre aux besoins électoraux de l’UMP…

 

(1) Délibération n°73 du Conseil municipal de Marseille du 14 déc. 2009
(2) Marseille l’Hebdo, 13 juin 2007.

Publié dans Un peu de science

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