La fin du miracle aixois (suite)

Publié le par po.salles

Hasard ou coincidence? Il y a quelques jours je publiais un billet commentant l'étude de l'Insee - AUPA sur le renversement de la tendance à l'essor démographique dans le pays d'Aix, en mentionnant un article de mon ex camarade Nicolas Douay, connu à l'époque de mon engagement au sein des Verts du pays d'Aix (lorsque ces derniers s'exprimaient sur les dossiers relatifs aux transports, à l'urbanisme, à l'aménagement du territoire...). Or la Provence a dédié, dans son édition d'hier, une pleine page à une très intéressante interview de Nicolas, que je reproduis ici car elle s'inscrit pleinement dans la continuité de l'analyse des tensions structurelles que connaît le pays d'Aix.

 

La Provence

 

Nicolas Douay : "L'attractivité du pays d'Aix devient un problème"

 

Publié le lundi 15 novembre 2010 à 16H24

 

L'universitaire, spécialisé en aménagement et urbanisme, analyse le revers de la médaille de la success story aixoise

 

 

Dans une étude publiée en 2008 (1), vous revenez sur l'attractivité du pays d'Aix d'un point de vue économique, et les problèmes inhérents à ce développement. Comment est née, tout d'abord, cette success story aixoise?

 

"Pour moi, le succès du pays d'Aix est lié à un certain déclin marseillais, surtout dans les années 70-80. Entre 1975 et 1990, Marseille perd 60 000 emplois. C'est le contrecoup de la désindustrialisation, de la décolonisation. Ces recompositions se déroulent alors à l'échelle métropolitaine: le pays d'Aix, en parallèle, se développe de manière remarquable. Grâce, au début, à des décisions prises au-delà de ses propres frontières: l'installation du CEA à Cadarache en 1959, la création de la ville nouvelle sur les rives de l'Étang de Berre en 1972, l'ouverture d'une gare TGV en 2001. Jusqu'à Iter à Cadarache, qui participe au développement de cette success story. Ce modèle a été repris par les élites politiques locales, il consiste à attirer du développement économique de haut niveau, venant de l'extérieur. Attractivité économique qui se double d'une progression résidentielle: au cours des 30 dernières années, le pays d'Aix est passé de 200 000 à plus de 340000 habitants, a capté les trois quarts de la croissance démographique du département.


Cette image de "Silicon valley" provençale, que vous employez dans votre étude, va rapidement générer des problèmes
…...

 

Ce modèle de développement n'associe pas forcément suffisamment les populations locales. Finalement, on crée des emplois pour des gens qui viennent de l'extérieur, trop peu pour ceux qui sont en situation de précarité au sein de ce territoire. Cela engendre une montée des prix du foncier et de l'immobilier. C'est là le paradoxe: un modèle de création de richesse qui, dans le même temps, a tendance à exclure. Dans un contexte d'envolée des prix au niveau national, tout cela créé des mécanismes ségrégatifs encore plus importants. Ce miracle économique apparaît comme un mirage aux yeux de ceux qui en sont exclus, une partie des habitants initiaux du pays d'Aix.
 

Comment réagir ?

 

Il faut interpeller les responsables politiques et économiques. Nos élites doivent désormais choisir entre laisser le marché économique réguler complètement nos territoires, nos sociétés… ou pas. C'est là que réside tout l'intérêt des démarches d'aménagement territorial, des dossiers tels que le Scot, le PDU, le PLH (Schéma de cohérence territoriale, Plan de déplacements urbains, Programme local de l'habitat, ndlr.). Des changements en matière de renouvellement urbain, de formes urbaines et de densité, de développement des infrastructures de transports et des logements sociaux et intermédiaires peuvent faire évoluer le modèle de développement du Pays d'Aix, en le rééquilibrant. Mais tout cela implique un volontarisme politique important. Or les choix des élites politiques aixoises ont trop souvent été timides. Ils répondent, assez faiblement, à ces risques de ségrégation. Il y a bien sûr une certaine difficulté à contredire les forces du marché économique: l'exemple parisien nous rappelle la difficulté à lutter contre ces mouvements ségrégatifs du marché immobilier. Mais à Aix, on note une certaine lenteur à s'engager dans un processus de cohérence territoriale. A noter, aussi, la faiblesse de la coopération métropolitaine avec l'ensemble du pôle Aix-Marseille.

 

Les politiques, selon vous, ne semblent pas près d'abandonner l'opposition presque mythique entre Aix et Marseille…

 

C'est vrai qu'à un moment on a cru qu'il y aurait un rapprochement. Et puis les élections municipales de 2008, à mon sens, ont repolarisé Aix et Marseille. On a toujours l'impression que cette opposition va s'effacer, puis ça revient. Il y a, je pense, un consensus aixois du point de vue de la majorité politique en place, de ne pas entrer véritablement dans cette démarche de mise en commun avec Marseille. Aix n'a pas envie de partager son gâteau avec le reste de la métropole. D'autant qu'il existe aussi des inégalités au sein du pays d'Aix. Le problème est d'envergure métropolitaine, on n'en sortira donc que par le métropolitain. Sinon, on va aller vers un mode de ville néolibérale, qui ira vers encore plus de ségrégation.

 

Analyse corroborée par une étude récente de l'Insee, qui se penche sur les mouvements de population et montre que de nombreux actifs sont obligés de quitter Aix

…

C'est un peu comme la situation parisienne, qui attire des populations riches, des étrangers. Et les jeunes actifs, eux, déménagent dès qu'ils ont le deuxième enfant, voire avant. C'est une machine à exclure, finalement, les plus fragiles mais aussi la classe moyenne.

 

Comment, selon vous, doit s'articuler la métropolisation?

 

Il faut se pencher sur une planification spatiale, créer plus de foncier disponible, travailler sur la densité, l'intégration transports-urbanisme. Puis s'interroger sur le développement économique: local ou national? Il faut aussi changer d'échelle, passer de l'échelle aixoise à celle de la métropole. On est en train de terminer la discussion sur la réforme territoriale, à l'Assemblée nationale. La création des métropoles et pôles métropolitains va permettre d'associer des intercommunalités. Il y a des opportunités pour la région d'Aix-Marseille afin de pouvoir articuler les différents Scot dans une démarche ambitieuse d'inter-Scot… Au-delà de l'aménagement et de la gouvernance, cela peut être une bonne occasion pour discuter de la fiscalité locale et du partage de la richesse économique en réduisant l'écart des ressources très important, entre Aix et Marseille. La réforme territoriale va aussi donner l'occasion d'achever le découpage des intercommunalités. Gardanne devrait ainsi rejoindre, logiquement, Aix.

Cette métropolisation existe déjà dans les faits, les déplacements, les universités, le monde du travail… Pourquoi un tel retard du politique?

 

En matière de collaboration métropolitaine, les politiques sont à la traîne du milieu économique et de la société civile. C'est intéressant de noter que ce sont des dossiers périphériques qui ont été mis en avant lors des tentatives de rapprochement: l'enseignement supérieur et la culture. Or ces collaborations ont généré des succès importants: l'obtention du plan Campus pour les universités, le succès de la candidature pour la capitale européenne de la culture en 2013. Je pensais que les élus allaient être piégés par leur propre succès. Et que ce dernier rebondirait sur d'autres secteurs, tels que l'aménagement, l'habitat…. Mais on s'aperçoit qu'on bute encore sur des obstacles politiques. Pourtant, c'est vrai que sur le territoire réel de la métropole, les habitants et les acteurs économiques pensent déjà métropolitain. A la chambre de commerce, on a déjà saisi tout l'enjeu de développer des politiques d'aménagement plus ambitieuses".
 

(1) "Quand l'attractivité devient un problème: le cas du pays d'Aix", paru dans "Métropoles au Canada et en France, dynamiques, politiques et cultures" sous la direction de D. Pinson, aux Presses Universitaires de Rennes.

 

 

Propos recueillis par Julien DANIELIDES (jdanielides@laprovence-presse.fr )

Publié dans Dossiers locaux

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